Le 29 mars 1987, un vent d’espoir soufflait sur Haïti. En votant massivement par référendum leur nouvelle Constitution, les Haïtiens ne se contentaient pas d’adopter un texte législatif ; ils enterraient symboliquement les décennies de plomb du duvaliérisme. Cette charte fondamentale, véritable cri de liberté, visait à fonder un État de droit et à garantir que « plus jamais » l’arbitraire ne dicterait sa loi. Trente-neuf ans plus tard, le parchemin est toujours là, mais la promesse d’une démocratie solide semble s’être évaporée dans les méandres de l’instabilité chronique.

L’importance de la Constitution de 1987 réside dans sa charge symbolique et ses mécanismes de protection contre la dictature. Elle a instauré une décentralisation ambitieuse et une séparation des pouvoirs rigide pour empêcher l’émergence d’un nouveau « président à vie ». Pourtant, cette rigidité même est devenue son talon d’Achille. En voulant trop fragmenter le pouvoir pour éviter le pire, elle a souvent paralysé l’exécutif, transformant chaque crise politique en une impasse institutionnelle où le texte devient un obstacle plutôt qu’un guide.

Le constat est amer car un texte ne gouverne pas, ce sont les hommes qui gouvernent. En Haïti, la classe politique a développé un art consommé de gouverner « autour » du texte plutôt que « selon » le texte. On ne déchire pas la Constitution, on la contourne élégamment. Cette non-application réelle a engendré un État fantôme où les institutions prévues par la charte, comme le Conseil Constitutionnel ou le Conseil Électoral Permanent, n’ont jamais vu le jour de manière pérenne, laissant place à des structures provisoires et précaires.

La chronique des successions au Palais National depuis 1987 illustre cette dérive. D’Ertha Pascal-Trouillot à Alix Didier Fils-Aimé, en passant par des figures comme Boniface Alexandre ou Ariel Henry, le pouvoir a souvent changé de mains sans passer par l’urne. À chaque crise, une « formule » est trouvée, une solution de rechange qui maintient la Constitution sur la table tout en ignorant ses prescriptions électorales. Ces solutions de fortune, gérant l’urgence en attendant un « quelque chose » qui ne vient jamais, ont fini par normaliser l’exceptionnalité.

Face à ces blocages, les tentatives d’amendement se sont multipliées, souvent perçues avec méfiance par une population échaudée. L’amendement de 2012, bien que ratifié, a été marqué par des irrégularités de publication, illustrant la difficulté de réformer un texte verrouillé. Plus récemment, les projets de nouvelle Constitution portés par les pouvoirs en place ont été critiqués pour leur manque de consensus, beaucoup y voyant une tentative de renforcer à nouveau l’exécutif au détriment des acquis démocratiques de 1987.

Pour sortir de cette léthargie institutionnelle, les solutions ne doivent pas être uniquement textuelles, mais structurelles. Il est impératif de simplifier les procédures d’amendement pour adapter la loi mère aux réalités contemporaines, notamment concernant la double nationalité et la gouvernance locale. Cependant, la priorité absolue reste la restauration de l’intégrité des institutions existantes car sans un système judiciaire indépendant et un parlement fonctionnel, n’importe quel texte, aussi parfait soit-il, restera une lettre morte.

Alors que les acteurs politiques manipulent le texte constitutionnel pour se maintenir au pouvoir, la société civile défend son esprit démocratique. Elle s’oppose fermement aux projets de changement de Constitution par voie de référendum (interdit par l’article 284-3), craignant un retour au présidentialisme fort. Pour elle, le problème n’est pas le texte, mais le refus des élites de s’y soumettre.

Enfin, le renouveau haïtien passera par un pacte de gouvernabilité entre les forces vives de la nation. Il s’agit de passer d’une culture du « provisoire permanent » à celle du respect scrupuleux des calendriers électoraux. La solution réside dans la volonté politique de ne plus utiliser la Constitution comme un bouclier de circonstance, mais comme le socle inébranlable d’une citoyenneté active. Trente-neuf ans après, il est temps que les Haïtiens ne se contentent plus de « rester debout », mais commencent enfin à marcher vers un État réel.