Du 2 au 8 octobre, l’histoire de l’île d’Hispaniola ravive une plaie jamais cicatrisée. Durant cette semaine d’octobre, la mémoire collective commémore le terrible carnage ordonné par le dictateur dominicain Rafael Leónidas Trujillo Molina. Si le souvenir de cette tragédie demeure impérissable, il importe de rétablir une vérité historique précise : le tristement célèbre massacre du Persil s’est déroulé en 1937, et non en 1938. En l’espace de quelques jours, des dizaines de milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’ascendance haïtienne ont été froidement exterminés le long de la frontière, transformant la langue espagnole en une arme de détection massive et mortelle.
Ce crime de masse ne fut pas un débordement spontané, mais une opération militaire minutieusement planifiée. Le 2 octobre 1937, lors d’un discours provocateur prononcé à Dajabón, Trujillo déclare publiquement vouloir régler définitivement « le problème » de la présence haïtienne à la frontière. Nourri par un racisme anti-Noir institutionnalisé et une idéologie nationaliste radicale (l’antihaitianismo), le régime dictatorial visait une homogénéisation ethnique forcée du pays.
La frontière fut immédiatement verrouillée pour bloquer toute fuite. Le plan machiavélique de Trujillo reposait sur une clause de déni plausible : ordonner aux soldats, aux policiers ainsi qu’à des prisonniers réquisitionnés d’utiliser des machettes, des couteaux et des baïonnettes plutôt que leurs fusils réglementaires. Ce choix barbare permettait au régime de prétendre face à la communauté internationale qu’il s’agissait de simples conflits terriens et de jacqueries sanglantes entre paysans dominicains et migrants.
Le modus operandi des bourreaux reste gravé comme l’un des exemples les plus glaçants de nettoyage ethnique par la phonétique. Présentant un brin de persil aux suspects, les soldats leur ordonnaient de nommer la plante en espagnol : « perejil ». Pour les Haïtiens, dont la langue maternelle est le créole haïtien, la prononciation correcte du « r » roulé et de la « jota » espagnole (le son /x/) s’avérait linguistiquement impossible en raison des filtres phonologiques de leur propre langue. Une simple hésitation ou la prononciation altérée « pelehil » équivalait à une sentence de mort immédiate.
Le long de la rivière Dajabón, qui sépare les deux nations, les eaux sont devenues rouges du sang des victimes. Les estimations historiques du nombre de morts varient cruellement, oscillant entre 15 000 et plus de 30 000 personnes massacrées dans l’indifférence internationale de l’époque. Connu sous le nom de Kouto-a (le couteau) en Haïti et El Corte (la coupe) en République dominicaine, ce nettoyage ethnique a décimé des familles établies là depuis des générations.
À l’issue de ce drame, la réponse géopolitique fut dérisoire. Le président haïtien de l’époque, Sténio Vincent, choisit la voie d’une diplomatie timide plutôt qu’une confrontation ferme. Un arbitrage international aboutit en 1938 à un accord prévoyant le versement par la République dominicaine d’une indemnité de 750 000 dollars américains. Non seulement Trujillo ne paya qu’une somme réduite de 525 000 dollars, mais en raison de la corruption endémique de l’administration haïtienne, les survivants et les familles des victimes ne perçurent que quelques centimes par proche assassiné.
Commémorer le massacre du Persil entre le 2 et le 8 octobre ne relève pas simplement du rappel historique. Près de neuf décennies plus tard, cet événement demeure un avertissement tragique contre les dérives du nationalisme exacerbé, de la xénophobie et de la déshumanisation de l’autre. Alors que les tensions migratoires et les crises politiques continuent de secouer les relations entre les deux pays partagés sur la même île, refuser l’oubli est le premier pas essentiel pour s’assurer que l’horreur ne se répète jamais.
