Le monde de la recherche est en deuil. Le sociologue Roger Establet s’est éteint le 8 avril 2026 à l’âge de 88 ans. Figure incontournable de la sociologie de l’éducation, il laisse derrière lui une œuvre monumentale qui a transformé notre regard sur le système scolaire. Ancien professeur à l’Université de Provence, il a consacré sa carrière à disséquer les mécanismes de reproduction sociale avec une rigueur statistique exemplaire.

Pendant près d’un demi-siècle, son nom est resté indissociable de celui de Christian Baudelot. Ensemble, ils ont formé un duo de « tontons flingueurs » des idées reçues, s’attaquant avec passion aux conservatismes éducatifs. Leur collaboration, débutée sous l’influence de Louis Althusser, a donné naissance à des ouvrages qui sont aujourd’hui des classiques étudiés dans toutes les facultés de sciences humaines.

Leur premier coup d’éclat, L’École capitaliste en France (1971), a provoqué un séisme intellectuel en affirmant que l’école ne réduit pas les inégalités, mais les organise. En distinguant deux réseaux de scolarisation — l’un destiné à la bourgeoisie et l’autre aux classes populaires — Establet a révélé comment l’institution scolaire servait, malgré elle, à perpétuer la division du travail. Cette analyse critique a ouvert la voie à une nouvelle compréhension des inégalités scolaires.

Loin de se complaire dans le pessimisme, Roger Establet a également su bousculer le déclinisme ambiant. Dans son ouvrage iconoclaste Le niveau monte (1989), il a vigoureusement réfuté l’idée d’une prétendue décadence de l’enseignement français. Grâce à une analyse fine des données historiques, il a démontré que l’accès au savoir n’avait cessé de s’élargir, offrant ainsi un contre-discours salutaire aux nostalgiques d’un âge d’or mythique.


Sa réflexion a également porté sur les succès féminins avec Allez les filles ! (2006). Il y analysait le paradoxe d’un système où les filles réussissent mieux que les garçons tout en restant cantonnées à des filières moins valorisées. Enfin, avec L’Élitisme républicain (2009), il a mis l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, critiquant une culture précoce du classement qui privilégie la sélection d’une élite au détriment de la progression de tous.


Avec la disparition de Roger Establet c’est une certaine manière la sociologie engagée, empirique et profondément humaine qui s’en va. Cependant ses travaux continuent pourtant de résonner alors que les débats sur la mixité sociale et l’efficacité pédagogique restent plus brûlants que jamais. Il nous laisse l’héritage d’une pensée qui refuse la fatalité de l’échec et appelle, sans relâche, à une école plus juste.